Le 6 novembre 2025, la deuxième chambre civile de la Cour de cassation a rendu un arrêt qui bouleverse la pratique de l’expertise médicale judiciaire. Désormais, la présence de l’avocat de la victime est interdite lors de l’examen clinique proprement dit, et ce même si la victime y consent expressément. Cette décision, publiée au Bulletin, confirme et durcit un revirement amorcé six mois plus tôt. Pour tout justiciable victime d’un accident ou d’une faute médicale, cette exclusion suscite une inquiétude légitime. Le rapport d’expertise conditionne pourtant l’essentiel de l’indemnisation. Il est donc indispensable de comprendre ce que cette jurisprudence change concrètement, quels droits demeurent, et comment se préparer efficacement sans son conseil dans la salle d’examen.
Ce que change l’arrêt de la Cour de cassation du 6 novembre 2025
La Cour de cassation avait déjà opéré un revirement le 30 avril 2025. Dans un arrêt rendu sur pourvoi n° 22-15.215, elle avait limité la présence de l’avocat aux phases administratives et contradictoires de l’expertise. Elle excluait désormais l’examen clinique au motif que celui-ci doit rester un moment strictement médical. Le 6 novembre 2025, la deuxième chambre civile est allée plus loin. Elle a jugé que le secret médical liant l’expert ne peut être levé au profit d’une personne qui n’est pas un professionnel de santé. La victime ne dispose pas de la possibilité de renoncer d’elle-même à ce secret sur des éléments qu’elle ignore encore au moment de l’examen.
La Cour de cassation a ainsi validé la présence d’un préposé de l’assureur aux opérations d’expertise autres que l’examen clinique. Elle a en revanche confirmé l’interdiction de la présence de l’avocat lors de l’examen clinique proprement dit. L’équilibre entre les droits de la défense et le secret médical est désormais réglé de manière définitive. L’avocat assiste la victime à l’accueil, lors de l’anamnèse, du recueil de doléances, de la discussion médico-légale et de la restitution contradictoire. Il ne peut plus pénétrer dans la salle d’examen clinique.
Cette solution s’applique à toutes les expertises médicales judiciaires. Elle concerne les victimes d’accidents de la circulation, d’accidents du travail, de fautes médicales ou d’attentats. Le recours devant la Cour européenne des droits de l’homme, déposé sous le numéro 26928/25, n’a pas suspendu l’application de cette jurisprudence en France.
Le fondement juridique : secret médical et examen clinique
L’article L. 1110-4 du code de la santé publique (texte officiel) dispose que « toute personne prise en charge par un professionnel de santé […] a droit au respect de sa vie privée et du secret des informations la concernant ». Ce secret s’impose à tout médecin, y compris au médecin expert désigné par un juge.
L’article R. 4127-4 du même code (texte officiel) précise que « le secret professionnel institué dans l’intérêt des patients s’impose à tout médecin dans les conditions établies par la loi. Le secret couvre tout ce qui est venu à la connaissance du médecin dans l’exercice de sa profession, c’est-à-dire non seulement ce qui lui a été confié, mais aussi ce qu’il a vu, entendu ou compris ».
La Cour de cassation a fondé son raisonnement sur ces deux textes. Elle a relevé que l’examen clinique est destiné à donner lieu à des constatations d’ordre strictement médical. L’expert rend compte ensuite de manière contradictoire. Cette phase ne peut devenir le lieu d’une discussion ayant trait à la responsabilité ou à des questions de nature juridique. La présence de l’avocat transformerait l’examen clinique en un moment de débat procédural. Cela porterait atteinte au secret médical et à l’intimité du corps humain.
Dans son arrêt du 30 avril 2025, la Cour a précisé qu’une partie ne peut renoncer par avance au secret médical. Ce secret porte nécessairement sur des éléments et constatations à venir dont la victime ne connaît pas la teneur. Cette impossibilité de renonciation anticipée justifie l’interdiction absolue de la présence de l’avocat, quel que soit le consentement exprimé.
La Cour a néanmoins veillé à préserver un équilibre procédural. Elle a rappelé que l’article 161 du code de procédure civile (texte officiel) permet aux parties de se faire assister lors de l’exécution d’une mesure d’instruction. Cette disposition s’applique à toutes les phases de l’expertise, à l’exception de l’examen clinique. L’avocat demeure donc pleinement actif avant et après l’examen.
Les phases de l’expertise où votre avocat reste présent
L’exclusion de l’avocat se limite à l’examen clinique stricto sensu. Toutes les autres phases de l’expertise demeurent contradictoires et assistées. La victime peut se faire accompagner de son conseil lors de l’accueil par l’expert. Elle peut l’avoir à ses côtés pendant l’exposé de l’anamnèse, c’est-à-dire la reconstitution de son histoire médicale. Le recueil de ses doléances, la discussion médico-légale sur les questions posées par le juge, et la restitution contradictoire des constatations cliniques se déroulent en présence des avocats.
La Cour de cassation a souligné que cette présence aux temps forts de l’expertise assure un équilibre suffisant. Elle permet à la victime de formuler des observations et de présenter des requêtes. Elle garantit le respect du droit à un procès équitable, consacré par l’article 6 de la Convention européenne des droits de l’homme. Le droit au respect de la vie privée et au secret médical, protégé par l’article 8 de la même convention, trouve lui aussi à s’exprimer par l’exclusion de l’examen clinique.
Le médecin-conseil de la victime, lorsqu’il en existe un, peut également être présent à ces phases contradictoires. Son rôle diffère de celui de l’avocat. Il apporte une expertise médicale complémentaire. Il peut poser des questions techniques à l’expert judiciaire. Il aide la victime à comprendre les termes du débat médical. Sa présence n’est pas non plus autorisée pendant l’examen clinique, sauf circonstance exceptionnelle justifiée par l’état de santé du patient.
Comment se préparer sans son avocat à l’examen clinique
La préparation de la victime devient désormais un enjeu stratégique majeur. Puisque l’avocat ne pourra plus intervenir pendant l’examen clinique, il doit transmettre à son client toutes les instructions nécessaires en amont. Voici une checklist opérationnelle pour le justiciable.
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Rassemblez l’intégralité de votre dossier médical avant l’expertise. Demandez vos comptes-rendus d’hospitalisation, vos ordonnances, vos bilans d’imagerie et vos certificats médicaux. L’article L. 1111-2 du code de la santé publique vous donne un droit d’accès direct à votre dossier médical dans un délai de huit jours.
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Rédigez une chronologie détaillée de vos soins depuis l’événement dommageable. Notez les dates de consultation, les noms des praticiens, les traitements prescrits et les symptômes ressentis. Cette chronologie servira de fil conducteur lors de l’anamnèse avec l’expert.
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Listez vos doléances actuelles par ordre de gravité. Précisez les douleurs persistées, les limitations fonctionnelles, les impacts sur votre vie professionnelle et personnelle. Soyez factuel et évitez les appréciations juridiques.
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Préparez un mémoire écrit récapitulant votre situation. Votre avocat peut vous aider à structurer ce document. Remettez-en un exemplaire à l’expert au début de la réunion contradictoire. Cela permet d’ancrer vos revendications dans le dossier avant l’examen clinique.
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Notez les questions que vous souhaitez poser à l’expert pendant la phase de restitution. Votre avocat pourra les formuler de manière juridiquement recevable. L’examen clinique n’est pas le moment de discuter. Il est celui de permettre à l’expert de faire ses constatations médicales.
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Soyez précis et concis lors de l’examen clinique. Répondez aux questions de l’expert sans vous étendre sur des considérations juridiques. Ne cherchez pas à argumenter. Laissez l’expert effectuer ses constatations selon sa méthode.
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Demandez à votre médecin traitant ou à un médecin-conseil de rédiger un mémoire médical complémentaire. Ce document pourra être versé au dossier et discuté en votre présence et celle de votre avocat lors de la restitution.
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Vérifiez le contenu de la mission confiée à l’expert par le juge. Assurez-vous avec votre avocat que tous les postes de préjudice sont bien couverts. Une mission incomplète peut être complétée par une requête en cours d’expertise.
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Conservez une trace de tous les documents remis à l’expert. Cette traçabilité est utile en cas de contestation ultérieure du rapport.
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Programmez un débriefing avec votre avocat immédiatement après l’expertise. Votre ressenti sur le déroulement de l’examen, la durée, les questions posées et le comportement de l’expert sont des éléments importants pour la suite de la procédure.
Le rôle du médecin-conseil de la victime
Le médecin-conseil de la victime, souvent membre d’une association spécialisée comme l’ANAMEVA ou l’ANMCR, est un allié technique indispensable. Il ne remplace pas l’avocat. Il complète son action par une expertise médicale indépendante. Pour comprendre comment le barème du préjudice esthétique est calculé en responsabilité médicale, vous pouvez consulter notre analyse détaillée sur le préjudice esthétique et son barème indemnitaire. Il peut examiner la victime avant l’expertise judiciaire. Il prépare un dossier médical structuré. Il identifie les questions techniques que l’expert judiciaire devrait traiter.
Lors de la réunion contradictoire, le médecin-conseil peut poser des questions complémentaires à l’expert. Il peut signaler des omissions dans le bilan réalisé. Il peut proposer des examens complémentaires. Son intervention est particulièrement utile lorsque le dossier médical est complexe ou lorsque la victime souffre de séquelles diffuses.
Le coût du médecin-conseil est généralement pris en charge par l’assurance protection juridique du victimé. À défaut, il peut être demandé au juge une provision à valoir sur les frais d’expertise. Le choix d’un médecin-conseil expérimenté en dommage corporel constitue un facteur déterminant pour la qualité du rapport d’expertise.
Que faire si le rapport d’expertise vous défavorise ?
Un rapport d’expertise défavorable n’est pas une sentence définitive. Plusieurs recours demeurent possibles. La première voie consiste à formuler des observations écrites sur le rapport. Ces observations sont transmises à l’expert et aux autres parties. Elles permettent de signaler des erreurs factuelles, des contradictions internes ou des omissions dans l’analyse médicale.
La seconde voie est la demande de contre-expertise. Cette demande doit être formulée devant le juge du fond dans un délai raisonnable après réception du rapport. Elle n’est pas accordée automatiquement. Le juge apprécie si l’expertise initiale présente des lacunes graves susceptibles d’influer sur la solution du litige. Un désaccord de fond sur les conclusions médicales ne suffit pas. En revanche, une violation du contradictoire, une mission incomplète ou une méthodologie erronée peuvent justifier une nouvelle expertise.
La troisième voie est l’audition de l’expert à l’audience. Le juge peut convoquer l’expert pour l’interroger sur sa méthode et ses conclusions. Cette audition permet aux avocats de mettre en lumière les faiblesses du rapport. Elle offre souvent une opportunité de faire infléchir l’évaluation du préjudice.
Enfin, la victime peut toujours produire des éléments médicaux complémentaires après le dépôt du rapport. Un nouvel examen par un médecin-conseil, des imageries récentes ou des attestations de spécialistes peuvent éclairer le juge sur l’évolution de l’état de santé.
La procédure d’expertise en Île-de-France
En région parisienne, les expertises médicales judiciaires sont le plus souvent réalisées à Paris ou en proche banlieue. Notre cabinet dispose d’une expertise reconnue en dommage corporel et indemnisation du préjudice à Paris, ce qui nous permet d’accompagner nos clients à chaque étape de la procédure d’expertise. Le tribunal judiciaire de Paris dispose d’une liste d’experts médicaux agréés dans toutes les spécialités. Les délais d’attente peuvent varier de trois à douze mois selon la spécialité requise.
Les victimes résidant en Île-de-France peuvent demander à ce que l’expertise ait lieu dans un cabinet proche de leur domicile. Cette demande doit être formulée lors de l’ordonnance de référé ou de l’ordonnance de mission. Le jige apprécie cette demande au regard de l’équité procédurale et de la situation de santé de la victime.
Le délai pour contester un rapport d’expertise ou demander une contre-expertise est généralement fixé par le juge du contrôle des expertises. Il court à compter de la réception du rapport. Il est impératif de respecter ce délai sous peine de forclusion. Votre avocat veillera au calendrier procédural.
Pour les litiges relevant du fonds de garantie des victimes d’actes de terrorisme (FGTI), l’expertise médicale amiable précède souvent toute saisine judiciaire. Les mêmes règles relatives à l’exclusion de l’avocat de l’examen clinique s’appliquent dans ce cadre amiable depuis les arrêts de 2025.
Questions fréquentes
Puis-je refuser l’examen clinique si mon avocat n’est pas présent ?
Non. Le refus de se soumettre à l’examen clinique peut entraîner un rapport d’expertise établi sur pièce. L’expert se fondera alors uniquement sur les documents médicaux sans avoir procédé à ses propres constatations. Cette situation est généralement défavorable à la victime. Il est préférable de se présenter à l’expertise en ayant été convenablement préparé par son avocat.
Le médecin-conseil de l’assureur peut-il assister à l’examen clinique ?
Non. La Cour de cassation a précisé que le secret médical s’oppose à la présence de toute personne non soumise à cette obligation professionnelle. Le médecin-conseil de l’assureur, bien que médecin, n’est pas tenu par le secret médical à l’égard de son employeur. Il ne peut donc pas être présent à l’examen clinique. Seul le médecin expert désigné par le juge examine la victime.
Puis-je enregistrer l’examen clinique à l’insu de l’expert ?
Non. L’enregistrement clandestin d’une conversation ou d’un examen médical constitue une violation du secret professionnel et une atteinte à la vie privée. Cet acte est passible de sanctions pénales et civiles. Il nuirait gravement à la crédibilité de la victime devant le juge.
Que se passe-t-il si l’expert me pose des questions sur la responsabilité ?
L’expert ne doit pas poser de questions de nature juridique pendant l’examen clinique. Sa mission est strictement médicale. Si l’expert déborde sur des questions de responsabilité ou de causalité, il appartient à votre avocat de le signaler dans les observations sur le rapport. Une telle dérive peut constituer un excès de mission susceptible de faire l’objet d’une contestation.
La nouvelle jurisprudence s’applique-t-elle aux expertises déjà en cours ?
Oui. La jurisprudence de la Cour de cassation s’applique immédiatement à toutes les expertises médicales judiciaires, y compris celles ordonnées avant la date des arrêts. Les juges du contrôle des expertises doivent désormais veiller à ce que la mission de l’expert exclue la présence des avocats lors de l’examen clinique.
Puis-je demander une expertise par une femme si je suis une victime féminine ?
La loi ne garantit pas un droit absolu à être examiné par un expert du même sexe. Toutefois, en cas de préjudice sexuel ou de violences conjugales, le juge peut désigner une experte à la demande de la victime. Cette demande doit être formulée dès l’ordonnance de référé. Elle est fréquemment accordée pour des raisons d’appropriaté médicale et de respect de la dignité de la victime.
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