Porter plainte contre un hôpital pour négligence : démarches, preuves et indemnisation

Le 16 octobre 2024, la première chambre civile de la Cour de cassation a rendu un arrêt qui change la donne pour les victimes de négligence médicale. Par ce pourvoi n° 22-23.433, la Haute juridiction a opéré un renversement de la charge de la preuve : lorsque le dossier médical est incomplet ou insuffisant, c’est désormais au professionnel de santé de démontrer que ses soins ont été appropriés. Cette décision intervient dans un contexte où les litiges liés à la négligence hospitalière ne cessent de croître. Le patient victime d’une faute commise à l’hôpital dispose de plusieurs voies de recours, tant sur le plan pénal que civil. La procédure exige toutefois une parfaite maîtrise des délais, des juridictions compétentes et des modes de preuve. L’indemnisation du préjudice subi passe par la démonstration d’une faute, d’un dommage et d’un lien causal entre les deux. Les règles applicables et les obligations légales des établissements de santé découlent des textes en vigueur. Les moyens de preuve à la disposition du patient et la procédure à suivre pour obtenir réparation s’appuient sur la jurisprudence récente.

Qu’est-ce que la négligence médicale ?

La négligence médicale se distingue de l’aléa thérapeutique. L’aléa thérapeutique désigne la survenance d’un risque accidentel inhérent à l’acte médical, en dehors de toute faute du praticien. Notre article sur la perte de chance médicale détaille les modalités de calcul lorsque la faute n’a pas entièrement causé le dommage. La négligence, en revanche, suppose un manquement à une obligation de soins, de surveillance ou d’information. Ce manquement peut revêtir plusieurs formes : retard dans le diagnostic, défaut de surveillance postopératoire, erreur de prescription, absence de transmission des informations entre professionnels ou insuffisance dans l’information délivrée au patient.

L’article L. 1142-1 du code de la santé publique (texte officiel) pose le principe de la responsabilité pour faute.

« Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d’un défaut d’un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d’actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu’en cas de faute. » Cette faute peut être d’origine contractuelle ou délictuelle. Elle doit être établie par la victime, sauf exception récemment consacrée par la Cour de cassation.

La négligence peut également constituer une infraction pénale. L’article 221-6 du code pénal (texte officiel) prévoit que le fait de causer la mort d’autrui par négligence constitue un homicide involontaire.

« le fait de causer, dans les conditions et selon les distinctions prévues à l’article 121-3, par maladresse, imprudence, inattention, négligence ou manquement à une obligation de prudence ou de sécurité imposée par la loi ou le règlement, la mort d’autrui constitue un homicide involontaire » La même faute peut donc engager à la fois la responsabilité civile et la responsabilité pénale du professionnel ou de l’établissement.

Quelles sont les obligations légales de l’hôpital et du médecin ?

Le code de déontologie médicale, figurant aux articles R. 4127-1 à R. 4127-112 du code de la santé publique, énumère les obligations qui pèsent sur les professionnels de santé. L’article R. 4127-32 (texte officiel) énonce l’obligation de soins consciencieux.

« dès lors qu’il a accepté de répondre à une demande, le médecin s’engage à assurer personnellement au patient des soins consciencieux, dévoués et fondés sur les données acquises de la science, en faisant appel, s’il y a lieu, à l’aide de tiers compétents » Cette obligation de moyens est au cœur du contentieux de la négligence.

L’article R. 4127-47 (texte officiel) ajoute une obligation essentielle : « Quelles que soient les circonstances, la continuité des soins aux malades doit être assurée. » Le médecin qui s’absente sans organiser le relais de sa patientèle ou qui néglige le suivi postopératoire méconnait cette disposition. La jurisprudence disciplinaire de l’Ordre des médecins sanctionne régulièrement de tels comportements.

La Chambre disciplinaire nationale de l’Ordre des médecins, dans sa décision du 28 janvier 2021, n° 14009 (décision), a ainsi confirmé une interdiction temporaire d’exercer à l’encontre d’un chirurgien. Ce dernier, après avoir pratiqué une lipo-aspiration abdominale, était demeuré constamment injoignable. Il n’avait pas été prévenu de la prolongation de l’hospitalisation. Il ne s’était pas déplacé pour voir sa patiente, manifestant ainsi « une négligence caractérisée dans le cadre de la surveillance postopératoire ».

Dans une autre affaire, la Chambre disciplinaire nationale, par décision du 19 janvier 2018, n° 13155 (décision), a infligé une interdiction temporaire d’exercer à un chirurgien plasticien. Celui-ci avait pratiqué une abdominoplastie quatre jours avant son départ en vacances sans prendre « aucune disposition pour assurer à celle-ci la continuité des soins ». Il ne s’était « pas davantage préoccupé de fournir ce suivi, lorsqu’il a été averti de la détérioration de l’état de sa patiente ». La juridiction a retenu « une grave négligence en s’abstenant d’organiser un suivi post-opératoire qu’il savait ne pouvoir durablement assurer lui-même ».

Comment prouver la négligence ?

La preuve de la faute médicale incombe traditionnellement au patient. L’article 1353 du code civil dispose que « celui qui réclame l’exécution d’une obligation doit la prouver ». La victime doit donc démontrer que le professionnel a commis une faute, que celle-ci a causé un dommage et qu’il existe un lien de causalité entre la faute et le dommage.

L’arrêt de la Cour de cassation du 16 octobre 2024, n° 22-23.433 (décision), a toutefois opéré un revirement important. La Haute juridiction a enoncé un principe nouveau.

« dans le cas d’une absence ou d’une insuffisance d’informations sur la prise en charge du patient, plaçant celui-ci ou ses ayants droit dans l’impossibilité de s’assurer que les actes de prévention, de diagnostic ou de soins réalisés ont été appropriés, il incombe alors au professionnel de santé d’en rapporter la preuve » En l’espèce, le compte-rendu opératoire ne mentionnait pas que le chirurgien avait suivi les recommandations de la Société française d’arthroscopie. La Cour a cassé l’arrêt de la cour d’appel d’Aix-en-Provence qui avait rejeté la demande au motif que le patient n’apportait pas la preuve de la faute.

Élément Règle générale Exception du dossier incomplet
Charge de la preuve Le patient doit prouver la faute, le dommage et le lien causal Le médecin doit prouver que ses soins étaient appropriés
Texte applicable Art. 1353 du code civil, art. L. 1142-1 CSP Art. 1353 al. 2 du code civil, art. L. 1142-1 CSP
Condition déclenchante Dossier médical complet et traçable Absence ou insuffisance d’informations sur la prise en charge
Nature de la preuve Rapport d’expertise, témoignages, documents médicaux Compte-rendu opératoire, dossier de soins, registres de l’établissement
Conséquence pour le médecin Le patient supporte le risque de l’insuffisance probatoire Le médecin supporte le risque du manque de traçabilité

Ce renversement de la charge de la preuve constitue une avancée majeure pour les victimes. Il impose aux professionnels une rigueur accrue dans la rédaction des comptes-rendus opératoires et la tenue du dossier médical. Le patient qui constate des lacunes dans son dossier dispose désormais d’un moyen de pression significatif.

Quelle procédure suivre pour porter plainte ?

La victime de négligence médicale dispose de plusieurs recours. Elle peut agir sur le plan pénal, sur le plan civil ou devant la Commission de conciliation et d’indemnisation (CCI) puis l’Office national d’indemnisation des accidents médicaux (ONIAM). Pour comprendre les mécanismes d’indemnisation d’une erreur médicale, il convient d’examiner chaque voie. La procédure pénale commence par le dépôt d’une plainte auprès du procureur de la République ou d’un officier de police judiciaire. La plainte peut viser le praticien individuellement ou l’établissement de santé. Le procureur apprécie la suite à donner : classement sans suite, ouverture d’une information judiciaire ou citation directe devant le tribunal correctionnel.

Sur le plan civil, la victime assigne en responsabilité le ou les professionnels concernés, ainsi que leur assureur. L’action peut être intentée devant le tribunal judiciaire ou, si l’établissement est public, devant le tribunal administratif. La procédure devant la CCI constitue une voie amiable. La commission saisit un expert qui établit un rapport sur les circonstances du dommage et son imputabilité. Si la commission reconnaît l’existence d’un accident médical, elle propose une indemnisation. En cas de désaccord, la victime peut saisir le juge.

Les étapes pratiques à suivre sont les suivantes :

  1. Consulter le dossier médical : le patient a droit à l’accès à son dossier médical, que ce soit directement ou par l’intermédiaire d’un médecin qu’il désigne.
  2. Obtenir un certificat médical initial : ce document constitue la première trace écrite de l’état de santé postérieur aux soins litigieux.
  3. Saisir un avocat spécialisé : la responsabilité médicale relève d’une expertise technique pointue. L’avocat coordonne l’expertise judiciaire et défend les intérêts du patient.
  4. Déposer plainte au pénal si les faits le justifient : en cas de décès ou de blessures graves, l’homicide involontaire ou les blessures involontaires peuvent être retenus.
  5. Saisir la CCI ou le juge : la voie amiable est souvent plus rapide, mais le contentieux judiciaire permet une indemnisation plus large du préjudice.

Quels dommages peuvent être indemnisés ?

La victime d’une négligence médicale peut demander réparation de l’ensemble de ses préjudices. La nomenclature Dintilhac distingue plusieurs postes : le préjudice économique (perte de gains professionnels, frais futurs de soins), le préjudice d’agrément, le préjudice esthétique, le préjudice d’accompagnement et le préjudice moral. En cas de décès, les ayants droit peuvent réclamer l’indemnisation du préjudice moral, du préjudice économique et du préjudice d’accompagnement.

Le montant de l’indemnisation est fixé par le juge en fonction de l’avis des experts. La Cour de cassation contrôle régulièrement la cohérence des évaluations. Le patient peut également obtenir réparation du préjudice matériel, tel que les frais de transport, d’hébergement ou d’aide ménagère. L’article L. 1142-1 du code de la santé publique prévoit, en son II, un régime de solidarité nationale pour les accidents médicaux, les affections iatrogènes et les infections nosocomiales, même en l’absence de faute. Ce régime s’applique lorsque les dommages présentent un caractère de gravité fixé par décret.

Quels délais faut-il respecter ?

Le délai de prescription de l’action en responsabilité médicale est de dix ans à compter de la consolidation du dommage. Ce délai court à partir du jour où la victime a connaissance ou aurait dû avoir connaissance des faits lui ayant causé un préjudice. La consolidation du dommage correspond au moment où l’état de la victime s’est stabilisé et où les séquelles sont connues.

Sur le plan pénal, l’action publique en matière d’homicide involontaire se prescrit par dix ans. La plainte doit donc être déposée dans ce délai. En pratique, il est recommandé d’agir le plus tôt possible pour préserver les preuves et obtenir une expertise dans les meilleures conditions. Le délai de recours contentieux contre une décision de la CCI est de six mois à compter de la notification de la décision.

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La négligence médicale engage des procédures complexes qui nécessitent une analyse technique rigoureuse et une stratégie probatoire adaptée. Si vous soupçonnez avoir été victime d’une faute commise à l’hôpital, notre cabinet vous accompagne dans l’ensemble des démarches. Nous examinons votre dossier médical, coordonnons l’expertise et défendons vos intérêts devant la CCI ou les juridictions compétentes.

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Questions fréquentes

Quelle est la différence entre négligence et erreur médicale ?

La négligence désigne un manquement aux obligations de soins, de surveillance ou d’information. L’erreur médicale est une forme de négligence qui se traduit par un acte positif inapproprié, tel qu’un diagnostic erroné ou une prescription incorrecte. Toute erreur médicale relève de la négligence, mais l’inverse n’est pas vrai. Un défaut de surveillance, par exemple, constitue une négligence sans être nécessairement une erreur d’appréciation.

Peut-on porter plainte contre un hôpital public ?

Oui. La responsabilité de l’hôpital public peut être engagée devant le juge administratif si la faute est commise dans le cadre du service public hospitalier. La faute doit alors être suffisamment lourde pour engager la responsabilité de l’établissement. Si la faute est imputable à un praticien exerçant à titre libéral au sein de l’hôpital, la responsabilité civile peut être recherchée devant le tribunal judiciaire.

Le dossier médical incomplet suffit-il à faire reconnaître la faute ?

Non, le dossier incomplet ne constitue pas en soi la preuve de la faute. Il inverse toutefois la charge de la preuve. Le médecin doit alors démontrer que ses soins ont été appropriés. C’est ce qu’a consacré la Cour de cassation dans son arrêt du 16 octobre 2024. Si le praticien n’y parvient pas, la faute est présumée et la responsabilité peut être engagée.

Quel est le rôle de la CCI dans un litige de négligence ?

La Commission de conciliation et d’indemnisation examine la demande du patient et ordonne une expertise médicale. Si elle reconnaît l’accident médical, elle propose un montant d’indemnisation. L’accord de la victime et de l’assureur est nécessaire. En l’absence d’accord, la victime peut saisir le juge. La CCI est compétente pour les accidents médicaux, les affections iatrogènes et les infections nosocomiales.

Peut-on cumuler une action pénale et une action civile ?

Oui. La victime peut constituer partie civile dans le cadre de la procédure pénale et demander réparation de son préjudice. Elle peut également intenter une action civile distincte devant le tribunal judiciaire ou administratif. L’action civile est souvent plus favorable car elle permet une expertise approfondie et une indemnisation complète des préjudices.

Combien de temps dure une procédure de responsabilité médicale ?

La durée varie considérablement selon la complexité du dossier et la voie choisie. La procédure devant la CCI peut durer entre douze et vingt-quatre mois. Une procédure judiciaire peut s’étaler sur trois à cinq ans, voire davantage en cas de pourvoi en cassation. L’expertise médicale est souvent l’étape la plus longue.

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