Le 24 juin 2026, la Cour de cassation a rendu une décision importante pour les salariés qui réclament le paiement d’heures supplémentaires. Un salarié peut, dans certains cas, demander avant même le procès la communication de pièces détenues par l’employeur, y compris des éléments issus de sa messagerie professionnelle, lorsque ces pièces sont nécessaires pour prouver la durée réelle du travail.
Cette décision ne donne pas un droit automatique à récupérer toute une boîte mail. Elle ouvre surtout une voie pratique : demander au juge une mesure ciblée, proportionnée et encadrée, lorsque les emails, plannings, badgeages ou documents internes peuvent établir les horaires réellement accomplis.
Pour un salarié qui a travaillé tôt le matin, tard le soir, le week-end ou pendant des périodes d’astreinte non reconnues, l’enjeu est simple. Sans accès aux documents conservés par l’entreprise, la preuve peut rester incomplète. Depuis l’arrêt du 24 juin 2026, l’employeur ne peut plus répondre seulement que le Code du travail prévoit déjà un régime de preuve spécifique pour les heures supplémentaires.
Ce que change l’arrêt du 24 juin 2026
La décision vise un salarié qui souhaitait préparer une action en rappel de rémunération au titre de la durée du travail. Il demandait la communication d’éléments issus de sa messagerie professionnelle. La cour d’appel avait rejeté cette demande, notamment parce que le Code du travail organise déjà la preuve des heures supplémentaires et parce que la demande paraissait trop large.
La Cour de cassation censure cette analyse.
Dans son arrêt du 24 juin 2026, n° 25-10.397, publié au Bulletin, elle rappelle que l’article 145 du Code de procédure civile permet de demander, avant tout procès, une mesure destinée à conserver ou établir une preuve utile. Elle ajoute que ce mécanisme n’est pas écarté en matière de durée du travail par l’article L.3171-4 du Code du travail.
Autrement dit, même si le procès prud’homal obéit à une charge de la preuve aménagée, un salarié peut demander une mesure avant procès lorsqu’il existe un motif légitime. Le juge doit alors vérifier si la communication demandée est nécessaire au droit à la preuve, proportionnée au but poursuivi et compatible avec la vie privée et les données personnelles de tiers.
La décision est consultable sur le site de la Cour de cassation.
Pourquoi les emails peuvent compter pour les heures supplémentaires
Les emails professionnels ne prouvent pas toujours une heure de travail. Un message envoyé tardivement ne suffit pas, à lui seul, à établir une journée entière de travail supplémentaire. Mais il peut devenir un indice fort lorsqu’il s’inscrit dans une chronologie.
Un email envoyé à 22 h 14 peut montrer que le salarié travaillait encore. Une réponse adressée tôt le matin peut confirmer une amplitude horaire. Des échanges réguliers le week-end peuvent révéler une charge de travail imposée ou connue de l’employeur. Des messages internes peuvent aussi démontrer que les demandes venaient de la hiérarchie, que les délais étaient serrés, ou que les horaires dépassaient ceux figurant au contrat.
La force du dossier vient rarement d’une seule pièce. Elle vient de l’ensemble : emails, agenda, SMS, badgeuse, plannings, notes de frais, connexions aux outils, relevés d’appels, comptes rendus de réunion, objectifs imposés et témoignages.
C’est pourquoi la demande avant procès doit être précise. Le salarié doit expliquer ce qu’il cherche, pourquoi il ne peut pas l’obtenir autrement et en quoi ces pièces peuvent influencer l’issue du futur litige.
Article 145 CPC : dans quels cas l’utiliser ?
L’article 145 du Code de procédure civile sert à demander une mesure d’instruction avant le procès. En droit du travail, il peut être utilisé lorsque l’employeur détient des documents utiles et que le salarié risque de ne pas pouvoir les produire seul.
Dans un dossier d’heures supplémentaires, cette voie peut être envisagée lorsque le salarié n’a plus accès à sa messagerie professionnelle, à son ordinateur, à ses outils internes, au logiciel de temps, au planning partagé ou aux données de badgeuse.
La demande peut viser, par exemple :
- des emails professionnels envoyés ou reçus sur une période déterminée ;
- des extractions de badgeuse ;
- des plannings et tableaux de service ;
- des historiques de connexion à un outil métier ;
- des agendas professionnels ;
- des consignes hiérarchiques fixant des horaires ou des délais ;
- des échanges démontrant une activité régulière hors horaires contractuels.
La demande ne doit pas être formulée comme une pêche générale aux preuves. Plus elle est large, plus elle risque d’être rejetée ou cantonnée. Il vaut mieux viser une période, des mots-clés, des interlocuteurs, des plages horaires ou des catégories de documents.
Le salarié doit-il déjà prouver ses heures avant de demander les emails ?
Le salarié n’a pas besoin de prouver définitivement ses heures supplémentaires avant d’agir. Ce serait contradictoire avec l’objectif de l’article 145.
En revanche, il doit présenter un motif légitime. Il faut donc fournir au juge des premiers éléments : un tableau d’horaires, quelques emails déjà disponibles, des captures d’agenda, des messages, des attestations, une chronologie de missions, ou tout élément montrant que les documents demandés peuvent être utiles.
L’article L.3171-4 du Code du travail prévoit ensuite un mécanisme propre au procès sur les heures de travail. Le salarié présente des éléments suffisamment précis. L’employeur répond avec ses propres éléments de contrôle. Le juge forme sa conviction.
L’arrêt du 24 juin 2026 précise que ce régime de preuve n’interdit pas d’utiliser l’article 145 avant le procès. Les deux mécanismes ne jouent pas au même moment. L’un aide à obtenir ou conserver des preuves. L’autre organise leur discussion devant le juge prud’homal.
Vie privée et RGPD : pourquoi le juge peut limiter la demande
Une messagerie professionnelle peut contenir des données personnelles. Elle peut aussi contenir des informations relatives à des clients, des collègues, des partenaires ou des tiers. Le juge ne peut donc pas ordonner n’importe quelle communication.
La Cour de cassation impose un raisonnement en plusieurs temps. Le juge doit vérifier la nécessité de la mesure, sa proportionnalité et les atteintes possibles à la vie personnelle. Il peut aussi limiter d’office la production.
En pratique, cela peut conduire à :
- limiter la période concernée ;
- retenir seulement certains mots-clés ;
- viser seulement certains interlocuteurs ;
- exclure les emails manifestement personnels ;
- masquer les données personnelles de tiers ;
- interdire l’utilisation des documents à d’autres fins que l’action en rappel de salaire ;
- prévoir une communication sous séquestre ou par l’intermédiaire d’un commissaire de justice.
Ce point est essentiel. Une demande bien cantonnée a plus de chances d’aboutir qu’une demande visant toute une messagerie sur plusieurs années.
Comment préparer une demande utile avant les prud’hommes ?
Le salarié doit d’abord reconstruire sa chronologie de travail.
Il faut identifier les périodes litigieuses : mois de surcharge, projet exceptionnel, remplacement d’un collègue, ouverture d’un site, période de clôture, déménagement, contrôle, lancement commercial, astreintes, travail du dimanche ou activité pendant les congés.
Il faut ensuite isoler les preuves déjà disponibles. Un tableau personnel peut être utile s’il est cohérent, daté et précis. Des emails encore accessibles, des SMS, des relevés d’agenda, des captures de planning, des notes de frais ou des trajets peuvent compléter l’ensemble.
À partir de là, la demande peut être construite autour de ce qui manque. Par exemple : les emails envoyés entre 20 h et 23 h sur trois mois précis ; les connexions à un logiciel entre telle date et telle date ; les plannings modifiés par le manager ; les messages adressés par la hiérarchie pendant les week-ends.
Le but n’est pas de demander tout ce que l’entreprise possède. Le but est d’obtenir les pièces qui peuvent faire basculer la preuve.
Quels risques si le salarié attend trop ?
Attendre peut rendre la preuve plus difficile.
La messagerie peut être clôturée. Les données de badgeuse peuvent être archivées. Les accès aux outils internes peuvent disparaître. Des collègues peuvent quitter l’entreprise. Les souvenirs deviennent moins précis. Les documents peuvent être supprimés selon les durées de conservation internes.
Il faut aussi surveiller la prescription. Les demandes de rappel de salaire se prescrivent en principe par trois ans. Cette règle impose de raisonner vite lorsque les heures supplémentaires remontent dans le temps.
Le salarié ne doit pas attendre la fin de la relation de travail pour commencer à conserver les éléments auxquels il a légalement accès. Il doit toutefois éviter les extractions massives, les transferts de fichiers confidentiels et les copies de documents sans lien avec le litige. Une preuve utile peut devenir problématique si elle porte une atteinte disproportionnée à la vie privée, au secret des affaires ou aux données personnelles.
Et si l’employeur refuse de produire les documents ?
Si l’employeur refuse spontanément, plusieurs voies peuvent être envisagées.
Avant le procès, une demande sur le fondement de l’article 145 peut être formée en référé ou sur requête selon les circonstances. Le choix dépend du degré d’urgence, du risque de disparition de la preuve et de la stratégie procédurale.
Pendant le procès prud’homal, le bureau de conciliation et d’orientation ou le bureau de jugement peuvent également ordonner la production de pièces. Le juge peut tirer les conséquences d’une carence de l’employeur, surtout lorsque celui-ci devait contrôler la durée du travail.
La stratégie dépend donc du dossier. Si les preuves déjà détenues par le salarié sont solides, il peut être préférable d’engager directement l’action au fond. Si les pièces décisives sont détenues par l’entreprise et risquent de disparaître, l’action probatoire avant procès peut être déterminante.
Paris et Île-de-France : quelles pièces préparer pour une action prud’homale ?
À Paris et en Île-de-France, les dossiers d’heures supplémentaires concernent souvent des cadres, commerciaux, salariés au forfait jours, responsables de magasin, salariés en télétravail, consultants, agents immobiliers, salariés de start-up ou managers soumis à une charge de travail fluctuante.
Avant une action, il faut préparer un dossier lisible :
- contrat de travail et avenants ;
- bulletins de paie ;
- convention de forfait, s’il en existe une ;
- plannings, agendas et tableaux d’horaires ;
- emails envoyés tôt, tard ou le week-end ;
- SMS et messages professionnels ;
- justificatifs de déplacement ;
- objectifs, comptes rendus et consignes de la hiérarchie ;
- accès aux logiciels internes ou traces de connexion ;
- décompte mois par mois des heures réclamées ;
- lettres ou échanges par lesquels l’employeur conteste ou reconnaît la surcharge.
La juridiction compétente dépend notamment du lieu de travail, du domicile lorsque le salarié travaille à domicile, du lieu où l’engagement a été contracté ou du siège de l’employeur selon les règles applicables. Pour un salarié parisien ou francilien, il faut donc vérifier le conseil de prud’hommes compétent avant d’agir.
Le cabinet intervient sur les litiges d’heures supplémentaires, les procédures devant le conseil de prud’hommes et les dossiers plus larges de droit du travail. Un article connexe détaille aussi la charge de la preuve des heures supplémentaires.
Les erreurs à éviter
La première erreur consiste à demander toute la messagerie professionnelle sans limite. Une demande trop large peut être jugée disproportionnée.
La deuxième consiste à attendre que l’employeur supprime les accès. Il faut réagir dès que le litige devient prévisible.
La troisième consiste à produire des documents sans tri. Le juge apprécie la nécessité et la proportionnalité. Les pièces doivent être utiles au litige, pas seulement embarrassantes pour l’employeur.
La quatrième consiste à confondre preuve des heures supplémentaires et preuve du travail dissimulé. Les deux demandes peuvent se rejoindre, mais le travail dissimulé suppose en plus une intention de dissimulation.
La cinquième consiste à oublier le chiffrage. Obtenir les emails ne suffit pas. Il faut ensuite traduire les éléments en heures, en majorations, en repos compensateur éventuel et en rappels de salaire.
Que faire maintenant si vos heures supplémentaires ne sont pas payées ?
Commencez par établir un tableau simple. Indiquez, pour chaque semaine, les horaires réellement effectués, les pauses, les jours travaillés, les demandes de l’employeur et les pièces disponibles.
Conservez ensuite les éléments qui vous appartiennent ou auxquels vous avez accès normalement : emails professionnels déjà reçus, agendas, SMS, plannings, bulletins de paie, notes de frais, captures de calendrier.
Identifiez enfin ce que seul l’employeur détient : badgeuse, historiques de connexion, messagerie archivée, planning complet, consignes internes, documents de suivi du temps. Si ces pièces sont décisives, une demande avant procès peut être envisagée.
L’arrêt du 24 juin 2026 donne un levier réel, mais il doit être utilisé avec méthode. La demande doit être précise, limitée et reliée à un futur litige identifiable.
Besoin d’un avis rapide sur votre dossier.
Vous réclamez des heures supplémentaires et votre employeur détient les emails, plannings ou badgeages nécessaires pour les prouver ?
Le cabinet peut organiser une consultation téléphonique sous 48 heures avec un avocat du cabinet pour analyser vos pièces, les délais et l’opportunité d’une demande avant procès.
Appelez le 06 89 11 34 45 ou utilisez le formulaire de contact du cabinet. Nous intervenons à Paris et en Île-de-France pour les dossiers d’heures supplémentaires, de preuve prud’homale et de rappel de salaire.
Transmettez les pièces de votre dossier au cabinet. Maître Hassan KOHEN vous répond personnellement sous 24 heures avec une première analyse stratégique.