Le 4 février 2025, la cour d’appel d’Angers a condamné l’Office national d’indemnisation des accidents médicaux (ONIAM) à indemniser un patient à hauteur de 50 % de son préjudice, les deux praticiens ayant été tenus pour le même taux au titre d’une perte de chance. Cette décision applique l’arrêt de la Cour de cassation du 15 novembre 2023 qui a précisé la répartition de l’indemnisation entre le professionnel de santé fautif et l’office national. La notion de perte de chance constitue l’un des mécanismes les plus techniques du contentieux médical. Elle intervient lorsque la faute du praticien n’a pas causé intégralement le dommage, mais a seulement réduit la probabilité d’un meilleur résultat pour le patient. Le juge évalue alors un pourcentage de chance perdue, généralement entre 10 % et 80 %, qui détermine la part de l’indemnité mise à la charge du responsable. Le solde est pris en charge par l’ONIAM au titre de la solidarité nationale, lorsque les conditions de l’article L. 1142-1 du code de la santé publique sont réunies. Comprendre ce mécanisme est indispensable pour tout patient qui souhaite contester une offre d’indemnisation ou engager une action en justice.
Qu’est-ce que la perte de chance en responsabilité médicale ?
La perte de chance désigne le préjudice subi par une personne qui a perdu une opportunité d’éviter un dommage ou d’en atténuer les conséquences. En matière médicale, ce mécanisme s’applique lorsque la faute du praticien n’est pas la cause unique du dommage final, mais a seulement privé le patient d’une probabilité d’obtenir un meilleur résultat. L’article L. 1142-1 du code de la santé publique (texte officiel) dispose que les professionnels de santé ne sont responsables des conséquences dommageables de leurs actes qu’en cas de faute. Lorsque cette faute n’explique pas l’intégralité du dommage, le juge peut retenir une perte de chance et fixer un taux de réduction correspondant à la probabilité perdue.
La Cour de cassation a posé un principe majeur dans son arrêt du 15 novembre 2023, confirmé par la cour d’appel d’Angers le 4 février 2025. Cette juridiction a rappelé ce principe.
« en cas de faute médicale à l’origine d’une perte de chance d’échapper au dommage résultant d’un accident médical, la victime doit être indemnisée intégralement d’une part par le professionnel à hauteur de la perte de chance retenue et d’autre part par l’Oniam pour le solde »
(CA Angers, 4 février 2025, n° 23/02009, décision, motifs : « en cas de faute médicale à l’origine d’une perte de chance d’échapper au dommage résultant d’un accident médical, la victime doit être indemnisée intégralement d’une part par le professionnel à hauteur de la perte de chance retenue et d’autre part par l’Oniam pour le solde »). Ce partage garantit l’indemnisation intégrale du patient sans pour autant faire supporter à l’ONIAM la part de responsabilité du praticien fautif.
La faute médicale à l’origine d’une perte de chance
La faute médicale peut prendre des formes variées : erreur de diagnostic, défaut d’information, retard de prise en charge ou manquement technique. Lorsque cette faute n’est pas la cause certaine et directe du dommage, mais a seulement réduit les chances d’un bon résultat, le jige retient une perte de chance. Le tribunal judiciaire de Lille a illustré ce mécanisme dans une décision du 13 janvier 2025. Un médecin de garde avait diagnostiqué à tort une épididymite chez un adolescent de 17 ans alors qu’il s’agissait d’une torsion testiculaire. Ce retard de prise en charge a privé le patient de la possibilité de conserver son testicule.
Le tribunal a retenu ces faits.
« le Dr [W] [Y] a commis une faute dans la prise en charge de M. [Z] [U] le 28 février 2015 »
et que :
« cette faute est à l’origine d’une perte de chance de 50 % d’éviter l’orchidectomie gauche »
(TJ Lille, 13 janvier 2025, n° 23/00975, décision, motifs : « cette faute est à l’origine d’une perte de chance de 50 % d’éviter l’orchidectomie gauche »). Le taux de 50 % a été fixé au regard des données de la littérature médicale. Une prise en charge chirurgicale dix heures après le début des signes cliniques se solde par 50 % de chance de conservation testiculaire. Le médecin a donc été condamné à indemniser le patient à hauteur de ce pourcentage.
La perte de chance peut également concerner la possibilité de prouver une faute médicale. La cour d’appel d’Aix-en-Provence a ainsi retenu dans un arrêt du 23 janvier 2025 qu’un établissement de santé avait commis une faute en ne conservant pas les données précisant le geste médical. Cette absence de conservation a causé « une perte de chance de démontrer la faute du praticien » (CA Aix-en-Provence, 23 janvier 2025, n° 24/00989, décision). Le taux a été fixé à 10 %, compte tenu de l’expérience importante du chirurgien et de la faible probabilité de démontrer une faute.
La répartition de l’indemnisation entre le médecin et l’ONIAM
L’indemnisation d’une perte de chance obéit à un mécanisme de répartition strict entre le responsable fautif et l’ONIAM. L’article L. 1142-18 du code de la santé publique (texte officiel) prévoit que la commission de conciliation et d’indemnisation détermine la part de préjudice imputable à la responsabilité et celle relevant de l’office. En cas de contentieux judiciaire, ce partage est opéré par le juge.
| Partie responsable | Fondement juridique | Part indemnisée | Conditions |
|---|---|---|---|
| Professionnel ou établissement fautif | Article L. 1142-1 I CSP | Taux de perte de chance retenu (10 % à 80 %) | Faute caractérisée ayant causé la perte de chance |
| ONIAM (solidarité nationale) | Article L. 1142-1 II CSP | Solde du préjudice (100 % moins le taux de perte de chance) | Accident médical non fautif, conséquences anormales et gravité suffisante |
L’ONIAM intervient à titre subsidiaire. L’article L. 1142-1 II du code de la santé publique énonce le texte suivant.
« un accident médical […] ouvre droit à la réparation des préjudices du patient […] au titre de la solidarité nationale, lorsqu’ils sont directement imputables à des actes de prévention, de diagnostic ou de soins et qu’ils ont eu pour le patient des conséquences anormales au regard de son état de santé comme de l’évolution prévisible de celui-ci et présentent un caractère de gravité »
(texte officiel). Lorsqu’une faute médicale a causé une perte de chance, le patient est indemnisé intégralement. Le professionnel assume sa part proportionnelle au taux retenu, et l’ONIAM complète le solde.
La cour d’appel d’Angers a appliqué ce principe en condamnant l’ONIAM à indemniser le patient à hauteur de 50 %. Le praticien avait déjà été tenu pour la même part au titre de la perte de chance. La cour a souligné ce point.
« le préjudice résultant directement de ces fautes ne se confond pas […] avec le dommage corporel constaté mais consiste en une perte de chance d’éviter que ce dommage soit advenu »
(CA Angers, 4 février 2025, n° 23/02009, décision, motifs : « le préjudice résultant directement de ces fautes ne se confond pas […] avec le dommage corporel constaté mais consiste en une perte de chance d’éviter que ce dommage soit advenu »). Cette analyse distingue clairement le préjudice de perte de chance du dommage initial.
Pour approfondir la procédure devant l’ONIAM, vous pouvez consulter notre analyse des conditions d’indemnisation des accidents médicaux par l’ONIAM.
Comment le juge fixe-t-il le taux de perte de chance ?
Le taux de perte de chance est une évaluation souveraine du juge du fond. Il ne peut être censuré par la Cour de cassation que si la décision manque de base légale ou si les motifs sont insuffisants. Le juge s’appuie sur les rapports d’expertise médicale, les données de la littérature scientifique et les circonstances propres à l’espèce. Trois facteurs principaux influencent cette évaluation.
Premièrement, le délai écoulé entre la survenue des symptômes et la prise en charge effective. Dans l’affaire jugée par le tribunal de Lille, l’expert a retenu un taux de 50 %. Le patient n’aurait pu être opéré que dix à douze heures après le début des douleurs, ce qui dépassait le délai critique de six heures.
Deuxièmement, la nature de la faute et son impact sur le pronostic. Une erreur de diagnostic évitable entraîne généralement un taux plus élevé qu’une complication technique dans un contexte d’urgence. Le juge apprécie in concreto si la faute a été déterminante dans l’aggravation de l’état du patient.
Troisièmement, la probabilité initiale de succès du traitement. Si l’acte médical comportait déjà un risque élevé d’échec, le taux de perte de chance sera minoré. A l’inverse, si le pronostic était favorable en l’absence de faute, le taux sera majoré. La cour d’appel d’Aix-en-Provence a fixé le taux à 10 % car la probabilité de démontrer une faute du chirurgien, compte tenu de son expérience, était particulièrement faible.
Il est essentiel pour le patient de produire tous les éléments médicaux susceptibles d’éclairer l’expert sur la chronologie des faits et les chances de succès initiales. Le recours contre une erreur médicale à l’hôpital nécessite une préparation rigoureuse du dossier.
Perte de chance et contentieux médical à Paris et en Île-de-France
La procédure devant les juridictions compétentes pour les accidents médicaux survenus à Paris et en Île-de-France obéit à des règles spécifiques de répartition territoriale. Le tribunal judiciaire de Paris dispose d’une chambre spécialisée en contentieux médical (19e chambre) qui connaît des actions en responsabilité contre les professionnels de santé libéraux et les établissements de santé privés. Pour les établissements publics, la compétence relève du tribunal administratif de Paris.
Les délais de prescription sont de dix ans à compter de la consolidation du dommage pour les actions en responsabilité civile. La procédure devant la commission de conciliation et d’indemnisation (CCI) doit être engagée dans un délai de trois ans à compter de la survenue de l’accident médical. Ce délai est impératif et constitue une condition de recevabilité de la demande.
Les cabinets d’avocats parisiens spécialisés en droit médical interviennent fréquemment dans des dossiers complexes impliquant des pertes de chance évaluées par des experts médicaux désignés par les juridictions. La densité des établissements de santé en Île-de-France et la concentration des expertises spécialisées font de cette région un terrain privilégié pour le contentieux médical.
Questions fréquentes
La perte de chance s’applique-t-elle uniquement aux erreurs de diagnostic ?
Non. La perte de chance peut résulter de tout manquement fautif. Sont concernés le retard de prise en charge, le défaut d’information sur les risques d’une intervention, la mauvaise exécution d’un geste technique ou l’absence de surveillance postopératoire. L’essentiel est que la faute ait réduit la probabilité d’un meilleur résultat pour le patient.
Puis-je obtenir une indemnisation complète si le taux de perte de chance est de 100 % ?
Un taux de 100 % équivaut à une causalité certaine et directe de la faute dans le dommage. Dans cette hypothèse, le préjudice n’est plus évalué comme une perte de chance mais comme un dommage entièrement causé par la faute. Le responsable doit alors indemniser l’intégralité du préjudice.
Comment contester le taux de perte de chance retenu par l’expert ?
Le patient peut contester le rapport d’expertise en formulant des observations écrites ou en demandant une expertise complémentaire. Il appartient au juge d’apprécier la valeur des conclusions de l’expert. Une contestation bien fondée doit s’appuyer sur des éléments médicaux contraires ou sur une erreur de méthodologie dans l’expertise.
L’ONIAM peut-il refuser d’indemniser le solde si la faute est partagée ?
L’ONIAM ne peut se soustraire à son obligation que si les conditions de l’article L. 1142-1 II ne sont pas remplies, notamment en cas d’absence de gravité ou d’anormalité du dommage. Lorsqu’une faute médicale a causé une perte de chance, l’office doit indemniser le solde sous réserve que l’accident médical remplisse les critères cumulatifs de la solidarité nationale.
Quel délai ai-je pour agir en cas de perte de chance médicale ?
L’action en responsabilité civile se prescrit par dix ans à compter de la consolidation du dommage. La saisine de la CCI doit intervenir dans un délai de trois ans. Il est conseillé de consulter un avocat dès la constatation des séquelles afin de ne pas laisser courir les délais.
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Cabinet Kohen Avocats, Paris et Île-de-France.